flamboyant

C'est devenu une habitude, quand j'ai pêché par médisance, j'ai très vite envie de passer à autre chose de plus paisible et qui soit porteur d'espoir. C'est encore le cas après cette évocation précédente de Robin des Bois qu'on fait les flûtes et surtout les pipeaux. J'évoquais récemment l'arrivée de Pap Ndiaye au ministère de l' Education. Je ne sais  s'il aura dans le futur une influence sur le devenir professionnel de mes petits enfants,  mais je doute qu'un ministre de cette fonction puisse avoir un rôle à jouer en la matière. Sa nomination m'aura pourtant permis de faire connaissance avec sa soeur, à distance bien sûr, Marie Ndiaye, écrivaine de son état,  ignorant jusque là son existence, inculte que je suis, bien que titrée par le prix Fémina en 2001 pour son roman " Rosie Carpe " et par le Goncourt en 2009 avec "Trois femmes puissantes" que je viens de télécharger. A ce propos, Je ne saurais trop remercier encore celles et ceux qui mettent à disposition gratuitement ces petites merveilles en ebook, permettant ainsi à l'article 27 de la Déclaration des Droits de l'homme de se concrétiser, je veux parler bien sûr du Droit de prendre part librement à l'accès à la culture. Je me fais donc le plaisir de partager avec vous les premières pages de "Trois femmes puissantes" . Un enchantement ! Marie Ndiaye, n'est pas une manchot de l'écriture, et après ce début de bain de littérature, on se sent croyez- moi complètement inapte à commenter ne serait-ce que le temps qu'il fait dehors. Merci Marie, et avec votre permission....

Et celui qui l’accueillit ou qui parut comme fortuitement sur le seuil de sa grande maison de béton, dans une intensité de lumière soudain si forte que son corps vêtu de clair paraissait la produire et la répandre lui-même, cet homme qui se tenait là, petit, alourdi, diffusant un éclat blanc comme une ampoule au néon, cet homme surgi au seuil de sa maison démesurée n’avait plus rien, se dit aussitôt Norah, de sa superbe, de sa stature, de sa jeunesse auparavant si mystérieusement constante qu’elle semblait impérissable. Il gardait les mains croisées sur son ventre et la tête inclinée sur le côté, et cette tête était grise et ce ventre saillant et mou sous la chemise blanche, audessus de la ceinture du pantalon crème. Il était là, nimbé de brillance froide, tombé sans doute sur le seuil de sa maison arrogante depuis la branche de quelque flamboyant dont le jardin était planté car, se dit Norah, elle s’était approchée de la maison en fixant du regard la porte d’entrée à travers la grille et ne l’avait pas vue s’ouvrir pour livrer passage à son père — et voilà que, pourtant, il lui était apparu dans le jour finissant, cet homme irradiant et déchu dont un monstrueux coup de masse sur le crâne semblait avoir ravalé les proportions harmonieuses que Norah se rappelait à celles d’un gros homme sans cou, aux jambes lourdes et brèves. Immobile il la regardait s’avancer et rien dans son regard hésitant, un peu perdu, ne révélait qu’il attendait sa venue ni qu’il lui avait demandé, l’avait instamment priée (pour autant, songeait-elle, qu’un tel homme fût capable d’implorer un quelconque secours) de lui rendre visite. Il était simplement là, ayant quitté peut-être d’un coup d’aile la grosse branche du flamboyant qui ombrageait de jaune la maison, pour atterrir pesamment sur le seuil de béton fissuré, et c’était comme si seul le hasard portait les pas de Norah vers la grille à cet instant. Et cet homme qui pouvait transformer toute adjuration de sa propre part en sollicitation à son égard la regarda pousser la grille et pénétrer dans le jardin avec l’air d’un hôte qui, légèrement importuné, s’efforce de le cacher, la main en visière au-dessus de ses yeux bien que le soir eût déjà noyé d’ombre le seuil qu’illuminait cependant son étrange personne rayonnante, électrique. — Tiens, c’est toi, fit-il de sa voix sourde, faible, peu assurée en français malgré sa maîtrise excellente de la langue mais comme si l’orgueilleuse appréhension qu’il avait toujours eue de certaines fautes difficiles à éviter avait fini par faire trembloter sa voix même. Norah ne répondit pas. Elle l’étreignit brièvement, sans le presser contre elle, se rappelant qu’il détestait le contact physique à la façon presque imperceptible dont la chair flasque des bras de son père se rétractait sous ses doigts. Il lui sembla percevoir un relent de moisi. Odeur provenant de la floraison abondante, épuisée du gros flamboyant jaune qui poussait ses branches au-dessus du toit plat de la maison et parmi les feuilles duquel nichait peut-être cet homme secret et présomptueux, à l’affût, songeait Norah gênée, du moindre bruit de pas s’approchant de la grille pour prendre son essor et gauchement se poser sur le seuil de sa vaste demeure aux murs de béton brut, ou provenant, cette odeur, du corps même ou des vêtements de son père, de sa peau de vieux, plissée, couleur de cendre, elle ne le savait, elle n’aurait su le dire. Tout au plus pouvait-elle affirmer qu’il portait ce jour-là, qu’il portait sans doute toujours maintenant, songeait-elle, une chemise froissée et tachée d’auréoles de sueur et que son pantalon était verdi et lustré aux genoux où il pochait vilainement, soit que, trop pesant volatile, il tombât chaque fois qu’il prenait contact avec le sol, soit, songeait Norah avec une pitié un peu lasse, qu’il fût lui aussi, après tout, devenu un vieil homme négligé, indifférent ou aveugle à la malpropreté bien que gardant les habitudes d’une conventionnelle élégance, s’habillant comme il l’avait toujours fait de blanc et de beurre frais et jamais n’apparaissant fût-ce au seuil de sa maison inachevée sans avoir remonté son nœud de cravate, de quelque salon poussiéreux qu’il pût être sorti, de quelque flamboyant exténué de fleurir qu’il pût s’être envolé. Norah, qui arrivait de l’aéroport, avait pris un taxi puis marché longuement dans la chaleur car elle avait oublié l’adresse précise de son père et n’avait pu se retrouver qu’en reconnaissant la maison, se sentait collante et sale, diminuée. Elle portait une robe vert tilleul, sans manches, semée de petites fleurs jaunes assez semblables à celles qui jonchaient le seuil tombées du flamboyant, et des sandales plates du même vert doux. Et elle remarqua, ébranlée, que les pieds de son père étaient chaussés de tongs en plastique, lui qui avait toujours mis un point d’honneur, lui semblait-il, à ne jamais se montrer qu’avec des souliers cirés, beiges ou blanc cassé. Était-ce parce que cet homme débraillé avait perdu toute légitimité pour porter sur elle un regard critique ou déçu ou sévère, ou parce que, forte de ses trente-huit ans, elle ne s’inquiétait plus avant toute chose du jugement provoqué par son apparence, elle se dit en tout cas qu’elle se serait sentie embarrassée, mortifiée de se présenter, quinze ans auparavant, suante et fatiguée devant son père dont le physique et l’allure n’étaient alors jamais affectés par le moindre signe de faiblesse ou de sensibilité à la canicule, tandis que cela lui était indifférent aujourd’hui et que, même, elle offrait à l’attention de son père, sans le détourner, un visage nu, luisant qu’elle n’avait pas pris la peine de poudrer dans le taxi, se disant, surprise : Comment ai-je pu accorder de l’importance à tout cela, se disant encore avec une gaieté un peu acide, un peu rancuneuse : Qu’il pense donc de moi ce qu’il veut, car elle se souvenait de remarques cruelles, offensantes, proférées avec désinvolture par cet homme supérieur lorsque adolescentes elle et sa sœur venaient le voir et qui toutes concernaient leur manque d’élégance ou l’absence de rouge sur leurs lèvres. Elle aurait aimé lui dire maintenant : Tu te rends compte, tu nous parlais comme à des femmes et comme si nous avions un devoir de séduction, alors que nous étions des gamines et que nous étions tes filles. Elle aurait aimé le lui dire avec une légèreté à peine grondeuse, comme si cela n’avait été qu’une forme de l’humour un peu rude de son père, et qu’ils en sourient ensemble, lui avec un rien de contrition. Mais le voyant là debout dans ses tongs en plastique, sur le seuil de béton parsemé des fleurs pourrissantes qu’il faisait tomber peut-être lorsque, d’une aile lourde et lasse, il quittait le flamboyant, elle réalisa qu’il ne se souciait pas davantage de l’examiner et de formuler un jugement sur son allure qu’il n’eût entendu, compris la plus insistante allusion aux méchantes appréciations qu’il lançait autrefois. Il avait l’œil creusé, le regard lointain, un peu fixe. Elle se demanda alors s’il se souvenait vraiment de lui avoir écrit pour lui demander de venir. — Si on entrait ? dit-elle en changeant d’épaule son sac de voyage. — Masseck ! Il frappa dans ses mains. La lueur glaciale, presque bleutée que dispensait son corps informe parut croître en intensité. Un vieillard en bermuda et polo déchiré, pieds nus, sortit de la maison d’un pas vif. — Prends le sac, ordonna le père de Norah. Puis, s’adressant à elle : — C’est Masseck, tu le reconnais ? — Je peux porter mon sac, dit-elle, regrettant aussitôt ces mots qui ne pouvaient que froisser le serviteur habitué, malgré son âge, à soulever et transporter les charges les plus incommodes, le lui tendant alors avec une telle impétuosité que, non préparé, il chancela, avant de se rétablir et de jeter le sac sur son dos puis, courbé, de rentrer dans la maison. La dernière fois que je suis venue, c’était Mansour, dit-elle. Masseck, je ne le connais pas. — Quel Mansour ? fit son père avec cet air soudain égaré, presque consterné qu’elle ne lui avait jamais vu autrefois. — Je ne connais pas son nom de famille mais, ce Mansour, il a vécu ici des années et des années, dit Norah qui sentait peu à peu l’emprise d’une gêne poisseuse, étouffante. — C’était peut-être le père de Masseck, alors. — Oh non, murmura-t-elle, Masseck est bien trop âgé pour être le fils de Mansour. Et comme son père avait l’air de plus en plus désorienté et semblait même tout près de se demander si elle ne se jouait pas de lui, elle ajouta rapidement : — Mais vraiment ça n’a pas d’importance. — Je n’ai jamais eu de Mansour à mon service, tu te trompes, dit-il avec un fin sourire arrogant, condescendant, qui, première manifestation de l’ancienne personnalité de son père et pour agaçant qu’eût toujours été ce petit sourire dédaigneux, réchauffa le cœur de Norah, comme s’il importait que cet homme suffisant continuât de s’entêter à avoir le dernier mot plus encore qu’il eût raison. Car elle était certaine de la présence d’un Mansour, diligent, patient, efficace, aux côtés de son père des années durant, et si sa sœur et elle n’étaient venues depuis l’enfance, en fin de compte, guère plus de trois ou quatre fois dans cette maison, c’est Mansour qu’elles y avaient vu et jamais ce Masseck au visage inconnu. À peine entrée, Norah sentit à quel point la maison était vide. Il faisait nuit maintenant. Le grand salon était obscur, silencieux. Son père alluma un lampadaire, une pauvre lumière, de celles que propagent les ampoules de quarante watts, découvrit le milieu de la pièce avec sa longue table au plateau de verre. Sur les murs au crépi rugueux Norah reconnut les photos encadrées du village de vacances que son père avait possédé et dirigé et qui avait fait sa fortune. Un grand nombre de personnes avaient toujours vécu chez cet homme orgueilleux de sa réussite, non pas tant généreux, avait toujours pensé Norah, que fier de montrer qu’il était capable de loger et d’entretenir frères et sœurs, neveux et nièces, parents divers, de sorte que Norah n’avait jamais vu le grand salon dépeuplé, quel que fût le moment de la journée où elle s’y était trouvée. Toujours des enfants se vautraient sur les canapés, ventre en l’air comme des chats repus, des hommes buvaient le thé en regardant la télévision, des femmes allaient et venaient depuis la cuisine ou les chambres. Ce soir-là, déserte, la pièce dévoilait crûment la dureté de ses matériaux, carrelage brillant, murs de ciment, étroit bandeau de fenêtres. — Ta femme n’est pas là ? demanda Norah. Il écarta deux chaises de la grande table, les approcha l’une de l’autre, puis se ravisa, les remit à leur place. Il alluma la télévision et l’éteignit avant même que la moindre image eût eu le temps d’apparaître. Il se déplaçait en raclant ses tongs sur le carrelage, sans soulever les pieds. Ses lèvres tremblaient légèrement. — Elle est partie en voyage, laissa-t-il tomber enfin. Oh, se dit Norah avec inquiétude, il n’ose pas avouer qu’elle l’a quitté probablement. — Et Sony ? Où est Sony ? — Pareil, dit-il dans un souffle. — Sony est parti en voyage ? Et que son père qui avait eu tant de femmes et tant d’enfants, que cet homme sans beauté particulière mais brillant, astucieux, impitoyable et rapide et qui, sorti de la misère, avait toujours vécu entouré de toute une petite société reconnaissante et soumise une fois sa fortune établie, que cet homme gâté se retrouvât seul et peut-être abandonné flattait chez Norah, à son corps défendant, une vieille et vague rancune. Il lui semblait que son père recevait enfin la leçon que la vie aurait dû lui faire entrer dans le cœur bien plus tôt. Mais de quelle sorte était cette leçon ? Elle se sentait, songeant ainsi, mesquine et vile. Car si son père avait abrité des gens intéressés, si son père n’avait jamais eu d’amis véritables ni de femmes sincères (à l’exception, pensait Norah, de sa mère à elle) et pas même d’enfants aimants, et si, âgé, amoindri, sans doute moins florissant, il traînait solitaire dans sa maison lugubre, en quoi une respectable, une absolue morale s’en trouvait-elle confortée et pourquoi Norah s’en féliciterait-elle, du haut de sa vertu de fille jalouse enfin vengée de n’avoir jamais appartenu au cercle des proches de son père ? Et se sentant mesquine et vile elle avait honte maintenant de sa peau échauffée, humide, de sa robe froissée. Comme pour rattraper ses mauvaises pensées, comme pour s’assurer qu’il ne resterait pas trop longtemps seul, elle demanda : — Sony va rentrer bientôt ? — Il te le dira lui-même, murmura son père. — Comment cela, s’il est absent ? — Masseck ! cria-t-il en frappant ses mains l’une contre l’autre. De petites fleurs jaunes de flamboyant voletèrent de ses épaules ou de sa nuque sur le carrelage et du bout d’une de ses tongs, d’un mouvement preste, il les écrasa. Norah eut alors l’impression qu’il piétinait sa robe semée de fleurs semblables. Masseck arriva en poussant un chariot chargé de plats, d’assiettes et de couverts et entreprit de disposer le tout sur la table de verre. — Assieds-toi, dit le père, on va manger. — Je vais me laver les mains avant. Elle retrouvait dans son propre ton cette volubilité tranchante dont elle n’usait jamais avec qui que ce fût d’autre que son père et qui avait pour intention de prévenir toute tentative de la part de celui-ci pour faire exécuter par Masseck, par Mansour autrefois, ce qu’elle s’apprêtait à effectuer, sachant qu’il détestait tellement voir ses hôtes s’acquitter chez lui de la moindre tâche et paraître ainsi douter de la compétence de ses serviteurs qu’il était capable de lui dire : Masseck se lavera les mains pour toi, et de ne pas imaginer qu’elle n’obéirait pas comme lui avaient toujours obéi jeunes ou vieux autour de lui. Mais son père l’avait à peine entendue. Il s’était assis, il suivait d’un œil absent les gestes de Masseck. Elle lui trouva la peau noirâtre, moins foncée qu’avant, sans éclat. Il bâilla comme un chien, silencieux, la bouche très grande ouverte. Elle fut certaine alors que la douce senteur fétide qu’elle avait remarquée sur le seuil venait à la fois du flamboyant et du corps de son père car l’homme tout entier baignait dans la lente corruption des fleurs jaune orangé — cet homme, se dit-elle, qui avait pris si grand soin de la pureté de son apparence, qui ne s’était parfumé qu’aux essences les plus chics, cet homme altier et inquiet qui jamais n’avait voulu exhaler sa véritable odeur ! Pauvre de lui, qui aurait pensé qu’il deviendrait un vieil oiseau épais, à la volée malhabile et aux fortes émanations ? Elle prit la direction de la cuisine, suivit un long couloir de béton qu’une ampoule tout obscurcie par les chiures de mouches éclairait à peine. La cuisine était la plus petite pièce et la plus malcommode de cette maison disproportionnée et cela aussi, Norah s’en souvenait, elle l’avait inscrit dans l’inépuisable colonne des griefs à l’encontre de son père, sachant bien qu’elle ne lui ferait part ni des graves ni des bénins, sachant bien qu’elle ne pourrait jamais rappeler dans la réalité du face-à-face avec cet homme insondable l’audace dont elle ne manquait pas au loin pour l’accabler de reproches, et de ce fait mécontente, déçue par elle-même et plus fâchée encore contre lui de plier le genou, de n’oser rien lui dire. Son père se moquait bien de faire travailler ses serviteurs dans un endroit pénible et fatigant, puisque lui-même ni ses invités n’y mettaient jamais les pieds. Une telle réflexion, il ne pourrait pas la comprendre et, se disait-elle avec une rancœur excédée, il la mettrait au compte d’une sensiblerie typique et de son sexe et du monde dans lequel elle vivait et dont la culture n’était pas la sienne. Nous n’avons pas le même pays, les sociétés sont différentes, dirait-il à peu près, docte, condescendant, convoquant peut-être Masseck pour lui demander devant elle si la cuisine lui convenait, à quoi Masseck répondrait par l’affirmative et son père, sans même jeter à Norah un regard triomphant car cela donnerait de l’importance à un sujet qui ne pouvait en avoir, considérerait simplement le sujet clos. Cela n’a ni sens ni intérêt d’avoir pour père un homme avec lequel on ne peut littéralement pas s’entendre et dont l’affection a toujours été improbable, songeait-elle une fois de plus, calmement néanmoins, sans plus frémir maintenant de ce sentiment d’impuissance, de colère et de découragement qui la ravageait autrefois lorsque les circonstances lui faisaient cogner du front contre les irrémédiables différences d’éducation, de point de vue, de perception du monde entre cet homme aux passions froides, qui n’avait passé en France que quelques années, et elle-même qui y vivait depuis toujours et dont le cœur était ardent et vulnérable. Elle était pourtant là, dans la maison de son père, elle était pourtant venue quand il l’avait appelée. Et cette émotivité qu’il méprisait sans retenue, méprisant avec elle sa propre fille et tout l’Occident avachi et féminisé, si elle en avait été un peu moins pourvue elle aurait trouvé n’importe quel prétexte pour s’éviter un tel voyage — … et tu me ferais honneur et un plaisir insigne en voulant bien, si tes forces te le permettent, te séparer pour un temps plus ou moins long de ta famille pour venir chez moi, ton père, car j’ai à te parler de choses importantes et graves… Oh, comme elle regrettait déjà d’avoir fléchi, comme elle aspirait à rentrer chez elle, à s’occuper de sa propre vie. Une mince jeune fille en débardeur et pagne élimé lavait des marmites dans le petit évier de la cuisine. La table était couverte des plats qui attendaient, comprit Norah, de leur être servis à elle et à son père. Abasourdie, elle aperçut du poulet rôti, du couscous, du riz au safran, une viande sombre dans une sauce à l’arachide, d’autres mets encore qu’elle devinait sous les couvercles transparents et embués, surabondance qui lui coupa les jambes et se mit déjà à peser sur son estomac. Elle se glissa entre la table et l’évier et attendit que la jeune fille eût fini, avec peine, de rincer un grand faittout. L’évier était si étroit que les parois du récipient ne cessaient de heurter les bords ou le robinet, et comme il était dépourvu de paillasse la jeune fille devait s’accroupir pour poser à terre, sur un torchon étalé, la vaisselle à égoutter. Encore une fois, la preuve du médiocre souci qu’avait son père du confort de ses domestiques exaspéra Norah. Elle se lava les mains rapidement tout en adressant à la jeune fille sourires et petits signes de tête. Et quand elle lui eut demandé son nom et que la jeune fille, après un temps de silence (comme, songea Norah, pour enchâsser sa réponse dans une monture d’importance), eut déclaré : Khady Demba, la tranquille fierté de sa voix ferme, de son regard direct étonna Norah, l’apaisa, chassa un peu l’irritation de son cœur, la fatigue inquiète et le ressentiment. La voix de son père résonnait depuis le fond du couloir. Il l’appelait avec impatience. Elle se hâta de le rejoindre et le trouva contrarié, pressé d’attaquer le taboulé aux crevettes et aux fruits que Masseck avait servi dans les deux assiettes qui se faisaient face. À peine fut-elle assise qu’il se mit à manger goulûment, la figure presque au ras de la nourriture, et cette voracité entièrement dénuée de discours et de faux-semblants s’accordait si mal avec les anciennes manières de cet homme facilement affété que Norah faillit lui demander s’il avait jeûné, pensant qu’il était bien capable, pour peu que ses difficultés financières fussent telles qu’elle le supposait, d’avoir fait concentrer sur ce dîner, pour l’épater, les provisions des trois jours précédents. Masseck apportait plat après plat à un rythme que Norah ne pouvait suivre. Elle fut soulagée de voir que son père ne prêtait aucune attention à ce qu’elle mangeait. Il ne levait la tête que pour scruter d’un œil à la fois soupçonneux et avide ce que Masseck venait de poser sur la table, et lorsqu’une fois il regarda furtivement vers l’assiette de Norah, ce fut avec un air d’appréhension si enfantin qu’elle comprit qu’il s’assurait simplement que Masseck ne l’avait pas servie plus copieusement que lui. Elle en fut bouleversée. Son père, cet homme loquace, volontiers phraseur, restait silencieux. Seuls s’entendaient dans la maison désolée le bruit des couverts, le frottement des pieds de Masseck sur le carrelage, peut-être aussi le bruissement sur la toiture de tôle des plus hautes branches du flamboyant — appelait-il son père, se demanda-t-elle vaguement, l’appelait-il pour la nuit, cet arbre solitaire ? Il continuait de manger, passant de l’agneau grillé au poulet en sauce, respirant à peine entre deux bouchées, se gavant sans joie. Pour finir, Masseck lui présenta une mangue coupée en morceaux. Il fourra un morceau dans sa bouche, puis un autre, et Norah le vit mastiquer avec difficulté et tenter d’avaler mais en vain. Il cracha la bouillie de mangue dans son assiette. Ses joues ruisselaient de larmes. Une chaleur intense monta aux propres joues de Norah. Elle se leva, s’entendant balbutier elle ne savait quoi, vint se placer derrière lui et ne sut alors que faire de ses mains, elle qui ne s’était jamais trouvée dans la situation ni de réconforter son père ni de lui témoigner davantage que des égards formels, contraints, entachés de rancœur. Elle chercha Masseck du regard mais il avait quitté la pièce avec les derniers plats. Son père pleurait toujours, muettement, le visage vide d’expression. Elle s’assit près de lui, tendit son front au plus près de sa figure mouillée, ravinée. Elle pouvait sentir, derrière l’odeur de la nourriture, des jus épicés, celle, doucereuse, des fleurs corrompues du grand arbre, elle pouvait voir le col malpropre de la chemise, comme son père gardait la tête un peu penchée. Lui revint alors à l’esprit une nouvelle que lui avait donnée son frère Sony deux ou trois ans auparavant et que son père, lui, n’avait jamais jugé bon de leur divulguer, à elle et à sa sœur, ce dont Norah lui avait voulu avant d’oublier et l’information et l’amertume suscitée par ce silence, et les deux la traversèrent en même temps de nouveau et sa voix en fut un peu acerbe alors qu’elle ne voulait qu’être consolante. — Où sont tes enfants, dis-moi ? Elle se rappelait qu’il s’agissait de jumeaux mais de quel sexe, elle ne s’en souvenait pas. Il la regarda d’un air désemparé. — Mes enfants ? — Les derniers, dit-elle, que tu as eus, enfin je crois. Est-ce que ta femme les a emmenés avec elle ? — Les petites ? Oh, elles sont là, oui, murmura-t-il en se détournant, et c’était comme si, déçu, il avait espéré qu’elle lui parlait de quelque chose qu’il ignorait ou dont il n’avait pas saisi toutes les implications et qui, d’une étrange et merveilleuse façon, le sauverait. Elle ne put retenir un petit frisson de triomphe malveillant, vengeur. Sony était donc le seul fils de cet homme qui n’aimait ni n’estimait guère les filles. Accablé, submergé d’inutiles et mortifiantes femelles pas même jolies, se disait tranquillement Norah en pensant à elle-même et à sa sœur qui avaient toujours eu, pour leur père, le défaut rédhibitoire d’être trop typées, c’est-àdire de lui ressembler davantage qu’à leur mère, témoignant ainsi fâcheusement de l’inanité de son mariage avec une Française — car, cette histoire, qu’aurait-elle pu lui apporter de bon sinon des enfants presque blancs et des fils de bonne facture ? Or cela avait échoué. Elle posa doucement la main sur son épaule. Troublée par ailleurs, elle se sentait pleine d’une ironique compassion. — J’aimerais les rencontrer, dit-elle, ajoutant aussitôt pour ne pas l’entendre demander de qui il était question : Tes deux filles, les petites. L’épaule grasse de son père se dégagea de sa main, mouvement involontaire pour signifier que nulle circonstance n’autorisait une telle familiarité. Il se leva pesamment, essuya son visage sur la manche de sa chemise. Il poussa au fond de la pièce une vilaine porte vitrée, alluma l’unique ampoule qui éclairait un nouveau couloir étroit et long, tout de béton gris, sur lequel, Norah s’en souvenait, ouvraient comme autant de cellules de petites chambres carrées qu’habitait autrefois la nombreuse parentèle de son père. Elle était certaine, à la façon dont leurs pas, dont le souffle bruyant, irrégulier de son père résonnaient dans le silence, que ces pièces étaient vides aujourd’hui. Il lui semblait marcher depuis de longues minutes déjà lorsque le couloir obliqua, puis encore une fois dans l’autre sens, devenant alors presque obscur et si étouffant que Norah faillit tourner les talons. Son père s’arrêta devant une porte fermée. Il saisit la poignée et demeura un instant immobile, l’oreille contre le battant, et Norah ne sut s’il tâchait d’entendre quelque bruit de l’intérieur ou s’il ramassait toutes ses forces mentales avant de se décider à ouvrir, mais l’attitude de cet homme à la fois méconnaissable et sempiternellement illusoire (oh, l’incorrigible croyance, quand elle ne l’avait pas vu pendant plusieurs années, que le temps l’aurait amendé et rapproché d’elle !) lui déplaisait et l’inquiétait plus encore qu’autrefois, quand on n’était jamais sûr qu’il n’allait pas, dans son impudence effrénée, sa gaieté arrogante, sans humour, lancer quelque remarque d’une inoubliable cruauté. D’un mouvement brusque, comme pour surprendre et compromettre, il ouvrit la porte. Il s’effaça aussitôt, avec effroi et répugnance, pour laisser entrer Norah. La petite pièce était éclairée d’une lampe à abat-jour rose posée sur une table de nuit entre deux lits dont l’un, le plus étroit, était occupé par la jeune fille que Norah avait vue dans la cuisine et qui lui avait dit s’appeler Khady Demba et qui avait, observa Norah, le lobe de l’oreille droite coupé en deux. Assise en tailleur sur le matelas, elle cousait une petite robe verte. Elle jeta un coup d’œil à Norah, lui sourit brièvement. Deux fillettes dormaient dans l’autre lit, tournées l’une vers l’autre, sous un drap blanc. Avec un léger serrement de cœur, Norah songea que ces deux visages d’enfant étaient les plus beaux qu’elle eût jamais vus. Peut-être éveillées par la touffeur qui parvenait du couloir dans la chambre climatisée ou par une imperceptible modification de la quiétude ambiante, les fillettes ouvrirent les yeux en même temps. Elles les posèrent sur leur père, graves, impitoyables, sans chaleur aucune, sans plaisir de le voir, sans crainte non plus, tandis qu’il paraissait, observa Norah stupéfaite, se liquéfier sous ce regard, son crâne aux cheveux ras et sa figure et son cou dans l’échancrure de la chemise dégouttant soudain d’une sueur à l’odeur âcre et forte de fleurs piétinées. Et cet homme qui avait su répandre autour de lui une atmosphère de peur sourde et que nul n’avait jamais intimidé semblait terrifié. Que redoutait-il de la part de toutes petites filles, se demanda Norah, et si merveilleusement jolies, enfants miraculeuses de son grand âge, qu’elles devaient pouvoir faire oublier leur sexe mineur et le peu de beauté des deux premières filles, Norah et sa sœur — comment des enfants aussi enviables pouvaient-elles l’épouvanter ? Elle s’approcha du lit, s’agenouilla, souriante, à hauteur des deux petites figures identiques, rondes, sombres, délicates comme des têtes de phoque posées sur le sable. À cet instant les premières mesures de Mrs Robinson retentirent dans la pièce. Tout le monde sursauta, même Norah qui avait pourtant reconnu la sonnerie de son portable et plongeait la main dans la poche de sa robe, prête à couper l’appareil puis, s’apercevant que l’appel venait de chez elle, le portant à son oreille avec gêne dans le silence de la chambre qui semblait avoir changé de nature et, de calme, lourd, léthargique, était devenu attentif, vaguement inamical. Comme dans l’attente de paroles définitives et claires qui leur feraient choisir de me tenir à l’écart ou de m’accepter parmi eux. — Maman, c’est moi ! cria la voix de Lucie. — Bonjour, ma chérie. Tu peux parler moins fort, je t’entends bien, dit-elle le front brûlant de confusion. Que se passe-t-il ? — Rien ! Là, on fait des crêpes avec Grete. On va aller au cinéma. On s’amuse bien. — Formidable, souffla-t-elle, je t’embrasse, je te rappellerai. Elle ferma l’appareil d’un coup sec, le fit glisser dans sa poche. Les deux fillettes faisaient mine de dormir, paupières frémissantes, lèvres scellées. Déçue, Norah leur caressa la joue, puis elle se releva, salua Khady, sortit de la chambre avec son père qui referma soigneusement la porte....   

( Marie Ndiaye - "Trois femmes puissantes")